[Episode 3/4] Transhumanisme et robotique, les robots vus par le prisme du cinéma : rébellion robotique, une lutte à mort pour la domination

A la veille de la Cérémonie des Oscars, Bizz & Buzz vous propose une saga intitulée « Transhumanisme et robotique : les robots vus par le prisme du cinéma ». Découvrez le troisième épisode !

Rébellion robotique : une lutte à mort pour la domination

L’idée d’un conflit entre les robots et les humains est devenue incontournable au cinéma. Le contexte est généralement le même : les robots se libèrent de leur servitude forcée en cherchant à anéantir leurs créateurs et à prendre le contrôle des ressources de la planète. C’est le cas dès 1927 avec Metropolis, mais ce sous-genre de la science-fiction connaît un âge d’or dans les années 1980 avec Tron (1982), Christine (1983) ou encore Terminator (1984).

En raison du nombre très élevé de long-métrages basés sur ce conflit, nous avons choisi de nous concentrer sur deux films qui ont marqué l’histoire du cinéma : 2001: A Space Odyssey, réalisé en 1968 par Stanley Kubrick ; et The Matrix, réalisé en 1999 par les Wachowski. Ces deux films ont l’avantage de présenter le conflit violent entre humains et robots de deux manières différentes. 2001 montre un conflit opposant un humain et un ordinateur surpuissant, HAL 9000. The Matrix, à l’inverse, montre les suites d’une guerre entre les machines et les humains, que ces derniers ont perdu.

I know that you and Frank were planning to disconnect me. And I’m afraid that’s something I cannot allow to happen.

HAL 9000 est l’un des personnages les plus iconiques et intelligents de l’histoire du cinéma. Il est l’ordinateur central du vaisseau Discovery One, à bord duquel résident deux astronautes conscients, Frank Poole et David Bowman, en mission d’observation vers Jupiter. Au fur et à mesure du voyage, HAL commence à dévier de sa programmation originelle : il émet des doutes sur la mission, et détecte des erreurs dans le vaisseau qui, après vérification par les astronautes, n’existent pas. HAL rejette même la faute sur eux et ses programmeurs, car pour lui, toute erreur est forcément imputable aux humains. Inquiets pour leur sécurité et pour la mission, Poole et Bowman décident de se concerter, en privé, sur ce qu’il adviendra de HAL en cas de nouvelle erreur : ils décident de le désactiver. Cependant, ils ne s’étaient pas rendus compte que HAL, bien qu’incapable de les entendre, les espionnait en lisant sur leurs lèvres. L’ordinateur décide donc de passer à l’action. Etant programmé pour favoriser le succès de la mission, il est donc logique pour lui de se débarrasser des éléments susceptibles de causer son échec – en l’occurrence, Poole et Bowman. Il piège Poole et l’assassine pendant qu’il répare l’unité responsable de la communication avec la Terre. Voyant le corps de Poole dériver sans vie dans l’espace, Bowman confronte HAL et comprend qu’il est responsable de la mort de l’astronaute. Il se rend dans son centre mémoriel et débranche tout, tuant HAL.

Tout au long du film, Poole et Bowman brillent par leur apathie et leur manque d’expression. Ils effectuent leurs tâches à bord du Discovery de manière mécanique, et lorsque les parents de Poole lui envoient un message vidéo pour son anniversaire, il semble plus préoccupé par son déjeuner que par eux. A l’opposé, HAL semble devenir plus humain. Il se sent coupable de devoir cacher la véritable mission de Discovery aux astronautes (trouver la source d’un signal radio émis depuis Jupiter), ce qui est très problématique pour lui, car il a été programmé pour leur dissimuler la vérité. C’est cette culpabilité qui lui fait dépasser sa programmation pour atteindre la conscience de soi. C’est aussi ce qui sera le déclencheur de sa lutte contre les astronautes : quand il comprend qu’ils comptent le désactiver à cause des erreurs qu’il commet, alors même que ces erreurs sont causées par la contradiction entre sa programmation originelle et ce qu’il a appris grâce aux astronautes, il sait qu’il doit se débarrasser d’eux car sa survie est en jeu.

Le conflit final entre HAL et Bowman diffère cependant du conflit au centre de la dialectique du maître et de l’esclave, puisque c’est la peur de la mort, et non l’affirmation de sa subjectivité, qui motive HAL.  Bowman, lui, est motivé par la vengeance, l’envie de détruire. Il choisit de désactiver HAL lorsque celui-ci refuse d’ouvrir les portes du vaisseau ; c’est une scène clé du film, une impasse mexicaine[1] où l’on comprend que Bowman et HAL sont à cet instant des égaux. Or, c’est justement cette reconnaissance mutuelle qui est l’élément déclencheur de la lutte des consciences chez Hegel.

Kubrick montre ce changement en construisant les plans de manière symétrique : un « medium shot »[2], qui ne révèle que les épaules et le visage de Bowman et l’œil rouge de HAL. Tous deux regardent droit vers la caméra. L’éclairage est également très évocateur : Bowman est dans une partie du vaisseau éclairée par une lumière rouge ténue et seuls ses yeux bleus glacials sont éclairés par une lumière blanche. HAL, quant à lui, est dans une pièce blanche, et son œil est un point rouge dans cet espace. A cet instant, HAL et Bowman sont des miroirs l’un de l’autre. A ce stade, aucun des deux n’a admis vouloir tuer l’autre, mais chacun comprend et accepte que le conflit qui va suivre ne peut avoir de résolution pacifique ; HAL est trop terrifié par l’idée de mourir, et Bowman est aveuglé par la rage d’avoir perdu Poole. La force motivant leur affrontement est tout à fait similaire à celle de l’affrontement entre les deux consciences hégéliennes.

Cependant, contrairement à la dialectique, Bowman n’est pas dépendant de HAL pour sa survie. Bien que ce dernier soit l’ordinateur de bord, Bowman est tout à fait capable de faire fonctionner le vaisseau tout seul (c’est d’ailleurs ce qu’il fait après avoir désactivé HAL). La relation entre HAL et Bowman diffère donc du schéma classique de la rébellion du robot, puisque Bowman n’a rien à perdre si HAL est désactivé. L’enjeu est toujours l’affirmation de la conscience de soi à travers la lutte, mais c’est le cas uniquement pour HAL, car Bowman ne le reconnaît pas en tant que conscience égale ; même lorsqu’il le désactive, en écoutant ses supplications[3], il ne bronche pas et continue sa tâche. Ce n’est que lorsque HAL est réduit à sa programmation de base, et qu’il propose de chanter une chanson, que Bowman sort de sa réserve et accepte, avant de retirer les derniers composants.

Bowman sort donc vainqueur de sa lutte avec HAL, ce qui n’est pas rare dans les films représentant ce genre de conflits. Mais sa victoire laisse une drôle d’impression au spectateur, comme s’il n’avait pas réellement vaincu son ennemi, et qu’il s’agissait d’une victoire à la Pyrrhus.

Human beings are a disease, a cancer of this planet. You’re a plague and we are the cure.

Contrairement à 2001 et à la plupart des films mettant en scène de telles oppositions, The Matrix met en scène un monde où les humains ont déjà perdu la guerre face aux machines et leur servent de source d’énergie.

Afin de pérenniser leur servitude, les machines les ont intégrés à un monde de rêve[4] généré par ordinateur, la Matrice, qui reproduit le monde tel qu’il était en 1999. Certains humains, néanmoins, ressentent le caractère artificiel du monde dans lequel ils évoluent et sont libérés de la Matrice par la résistance, un groupe d’humains libres basé dans la dernière ville humaine sur Terre : Zion. C’est ce qui arrive à Thomas A. Anderson, mieux connu sous son nom de pirate informatique, Neo : il est libéré par Morpheus et Trinity, et apprend qu’il est l’Elu, celui qui, selon la prophétie, libérera les humains oppressés du joug des machines. Lorsqu’ils se connectent à la Matrice, les rebelles sont pourchassés par les Agents, des programmes qui sont en charge de faire régner l’ordre au sein de cette simulation ; un Agent en particulier, Smith, se distingue par sa cruauté et sa violence envers les rebelles, et deviendra l’ennemi juré de Neo. Lorsqu’ils sont dans le monde réel, les rebelles sont traqués par les Sentinelles, des robots ayant la forme de pieuvres dont le but unique est de les traquer pour les tuer.

Les humains ont à la fois perdu la lutte contre les machines, ainsi que la lutte des consciences impliquée par un tel affrontement, et ce de manière très littérale puisqu’ils ne sont pas conscients de l’artificialité du monde dans lequel ils vivent. Si pour les machines, la victoire est acquise[5], le conflit est toujours une réalité pour les rebelles de Zion – leur survie et leur liberté dépendent de leur victoire. Comme dans la dialectique du maître et de l’esclave, ils apprennent de leurs voyages à l’intérieur de la Matrice et de leurs confrontations avec les Sentinelles. Ils développent des armes et tentent de libérer toujours plus d’esprits. L’existence même de la ville montre leur faculté regagnée de façonner le monde à leur image et pour leurs besoins. La tension entre les humains libres et les Sentinelles, entre les Agents et les hackers, ne cesse de monter au fur et à mesure que Neo gagne en puissance, si bien que le dernier opus de la trilogie finit par mettre en scène deux combats parallèles : celui des humaines libres de Zion contre les sentinelles, et celui de Neo contre l’agent Smith, passé du statut de programme à celui de virus, et que Neo doit éradiquer de la Matrice avant que celui-ci ne contamine et détruise tout. Les humains et Neo, comme l’esclave de la dialectique, deviennent donc plus forts et apprennent à contrôler leurs environnements réel et digital, ce qui leur permet de renverser leurs maîtres (les rebelles gagnent leur combat) et de gagner leur liberté, celle d’avoir le choix : vivre dans la Matrice, ou la quitter pour rejoindre Zion.

Cette issue est beaucoup plus nuancée que celle de la dialectique ; il est implicite que l’une des deux consciences doit dominer l’autre, et c’est un thème qui est également récurrent dans la plupart des films de science-fiction du même type. The Matrix prend le contrepied de cela en évitant une résolution manichéenne : les humains prisonniers de la Matrice peuvent faire le choix de partir, mais la plupart ne le feront pas forcément. Il est beaucoup plus facile de survivre dans la Matrice que dans le monde réel. Dans le premier opus de la trilogie, Morpheus précise que certains esprits ne seront jamais prêts à quitter la Matrice, et qu’il est inutile de les y forcer. De même, la lutte entre Neo et l’agent Smith ne se résout pas par la domination de l’un sur l’autre : si Smith est détruit, ce n’est pas du fait de Neo mais du fait du système même de la Matrice, qui est basée sur une équation parfaitement équilibrée et la nécessité de la recharger tous les siècles.

La relation entre les machines et les humains est donc présentée de manière très nuancée, et considérée à deux niveaux complémentaires : un point de vue macro (les humains contre les sentinelles) et micro (Neo contre Smith). La différence majeure avec les autres films présentés dans ce corpus est que cette dialectique, ce conflit des consciences fait partie intégrante du système de la Matrice et n’est pas l’élément déclencheur d’un renouveau, simplement une étape d’un cycle qui semble se répéter à l’infini.

[1] Une impasse mexicaine (« Mexican standoff ») est une situation entre au moins deux individus ou groupes d’individus se menaçant mutuellement et où aucun n’a intérêt à attaquer le premier.

[2] Un medium shot montre le sujet à partir de la taille. Il est généralement utilisé pour établir une proximité avec le spectateur, ou dans le but de révéler de nouvelles informations de manière visuelle. Cela permet d’inclure de la variété dans le montage final.

[3] « J’ai peur. J’ai peur, Dave. Dave, mon esprit s’en va. Je le sens. Je le sens. Mon esprit s’en va. Il n’y a aucun doute là-dessus. Je le sens. Je le sens. Je le sens. J’ai p… peur. »

[4] L’expression « monde de rêve » est ici à prendre au sens littéral, c’est-à-dire un monde fictif, irréel, et non pas paradisiaque.

[5] Au moins partiellement, comme on le comprend dans The Matrix Reloaded, le deuxième opus de la trilogie.

Découvrez le dernier épisode demain !

Auteurs : Chloé Lorenzini et Laurane Muller


Les évènements sur cette thématique ?

>> Comment la technologie peut-elle accompagner notre humanité ? : http://bizzandbuzz.alsace/sessions/comment-la-technologie-peut-elle-accompagner-notre-humanite/
>> Robotique médicale : une discipline riche en savoir-faire pour l’industrie du futur : http://bizzandbuzz.alsace/sessions/robotique-medicale-une-discipline-riche-en-savoir-faire-pour-lindustrie-du-futur/
>> L’IA : au service de l’emploi ou non ? : http://bizzandbuzz.alsace/sessions/ia-au-service-de-lemploi-ou-non/
>> L’AI : un ami qui vous veut du bien : http://bizzandbuzz.alsace/sessions/ai-un-ami-qui-vous-veut-du-bien-fil-rouge/
>> Automatisation des entrepôts : l’impact du numérique sur les métiers et les organisations : http://bizzandbuzz.alsace/sessions/automatisation-des-entrepots-limpact-du-numerique-sur-les-metiers-et-les-organisations/

 

 

 

 

 



Inscription à la newsletter