[Episode 2/4] Transhumanisme et robotique, les robots vus par le prisme du cinéma : l’automate intelligent

A quelques jours de la Cérémonie des Oscars, Bizz & Buzz vous propose une saga intitulée « Transhumanisme et robotique : les robots vus par le prisme du cinéma ». Découvrez le second épisode !

L’automate intelligent : un jeu à somme non nulle entre les humains et les robots

Dans la lignée des robots-outils viennent les robots domestiques, intégralement dévoués à leurs maîtres humains. Selon le schéma de la dialectique du maître et de l’esclave, les films que nous allons analyser représentent la relation aux robots comme une connaissance et une reconnaissance mutuelle, une sorte de jeu à somme non nulle : les robots et les humains ont tous deux autant à gagner de leur coopération. Nous allons donc analyser la représentation de cette nouvelle relation à travers deux films : Star Wars: Episode IV, réalisé en 1977 par George Lucas, et A.I. Artificial Intelligence, réalisé en 2001 par Steven Spielberg.

“It wasn’t my fault, sir, please don’t deactivate me. I told him not to go, but he’s faulty, malfunctioning. Kept babbling on about his mission.”

Les droïdes de Star Wars font partie des personnages les plus connus de l’histoire du cinéma. Beaucoup plus intelligents que l’armure Iron Man, eux sont conscients de leur existence et possèdent une volonté propre, même si celle-ci est toujours subordonnée à celle de leur maître. Dans ce film plus que dans tous les autres de ce corpus, il existe une relation de maître à domestique entre les humains et les robots, bien qu’une affection mutuelle soit souvent une composante de cette relation. La volonté propre des droïdes est atténuée et agit comme un sous-programme. Ils peuvent désapprouver les ordres qui leur sont donnés, mais jamais y désobéir. Il n’est pas possible pour un droïde de par exemple déserter son propriétaire (ils peuvent cependant être reprogrammés pour servir quelqu’un d’autre, comme c’est arrivé au droïde K2SO dans le spin-off Rogue One – encore une fois, le choix est fait pour eux).

Si, dans le cadre de la dialectique du maître et de l’esclave, cette relation s’apparente déjà à de la servitude forcée et donc à une domination de l’espèce humaine sur les robots, le fait qu’il n’y ait pas eu de lutte à la mort[1] laisse entendre qu’un accord tacite a été passé entre les deux parties. Cet accord peut être justifié par deux éléments : d’abord, le contexte du film ; Star Wars raconte l’histoire d’une guerre civile entre deux puissances qui déchire la galaxie. Il est possible que les droïdes aient eu des velléités de rébellion avant que la guerre n’éclate, mais se soient ensuite résignés à attendre leur heure, en estimant que leurs chances de survie aux côtés de leurs maîtres traditionnels étaient plus élevées que sans eux – d’où l’idée d’un jeu à somme non nulle positive. Un jeu à somme non nulle se définit par le fait que la somme des gains et des pertes de chaque joueur est différente de zéro ; la plupart du temps, cette somme est positive, mais elle peut aussi être négative. Les humains gagnent à avoir les droïdes avec eux, car ils leur facilitent la vie et sont très utiles, ils peuvent se battre, stocker des données, parler plusieurs langues et donner des conseils ; les droïdes, eux, gagnent à être avec les humains puisque leur protection et leur maintenance est assurée. Une autre explication de cet accord tacite peut venir du manque de volonté affirmée des droïdes : même s’ils ne sont pas d’accord avec leurs maîtres, ils ne semblent pas être en mesure de passer à l’action et de désobéir.

They hate us, you know… The humans. They’ll stop at nothing.

Contrairement aux droïdes, les “Méchas” d’A.I. ont une volonté beaucoup plus développée qui se traduit par un rapport plus conflictuel avec les humains. Les Méchas tiennent plus de l’androïde que du robot – ils ont une peau, des cheveux, s’habillent comme des humains et se comportent à quelques exceptions près comme des humains. Ils ont été conçus pour répondre aux besoins d’une humanité au bord de l’extinction après que plusieurs cataclysmes climatiques aient ravagé la planète. A.I. met en scène David, un enfant Mécha programmé pour aimer ses propriétaires. David est envoyé chez Henry et Monica Swinton, dont le fils unique, Martin, est en biostasie en attendant de trouver un remède pour sa maladie rare. David développe une relation très forte avec Monica, qu’il appelle Maman ; cependant, au retour de Martin, la situation se dégrade pour David et il est rejeté par les Swintons. Démarre alors sa quête pour devenir « un vrai petit garçon » ; d’abord seul, il finit par se lier d’amitié avec Gigolo Joe, un robot prostitué qui offre un regard mature et éclairé sur les relations entre humains et Méchas. Ceux-ci sont chassés, torturés, puis tués sous l’œil de foules en délire ; considérés comme une sous-classe de citoyens, ils n’ont pas de droits et doivent faire ce pour quoi ils ont été programmés sous peine d’être désactivés.

Les Méchas sont très conscients de leur servitude ; mais ils n’ont pas encore décidé de lutter pour leur liberté, même si le film fait clairement comprendre que les relations entre humains et Méchas se dégradent fortement. Il est difficile de voir ce que les humains apportent aux Méchas dans ce film – leur relation peut être qualifiée de jeu à somme non nulle négative, puisque les Méchas n’ont aucun intérêt réel à continuer à servir les humains. On peut supposer qu’ils savent que l’espèce humaine vit ses derniers moments et qu’ils ne souhaitent pas accélérer cette fin en provoquant un conflit. Ou ils sont paralysés par la peur d’être désactivés, ou encore d’être chassés ; mais cette peur, au lieu de les motiver, les rend apathiques. Néanmoins, les Méchas semblent avoir une réelle affection pour les humains, une envie de devenir comme eux : cela peut se voir à travers la quête désespérée de David, ou encore durant l’épilogue, où le garçon rencontre une génération de Méchas plus sophistiqués que lui. L’un d’eux confie à David : “I often felt a sort of envy of human beings… of that thing they call ‘spirit.’ Human beings have created a million explanations of the meaning of life… in art, in poetry, and mathematical formulas. Certainly, human beings must be the key to the meaning of existence.” Il semble que l’élément ayant empêché la lutte entre les robots et les humains soit donc une admiration non-réciproque. Les Méchas sont conscients que leur vocation était d’être aussi humain que possible, et ils savent aussi que c’est une tâche impossible. Loin d’être rancuniers envers leurs créateurs qui manifestement sont effrayés et méfiants face à eux, ils les envient pour leur « esprit » et leur inventivité.  Ils tentent de mieux les comprendre et sont emplis de mélancolie devant l’échec manifeste de l’humanité.

[1] La lutte à la mort est un aspect central de la dialectique du maître et de l’esclave. Elle implique que les deux consciences ennemies se reconnaissent en tant que sujet pensant (et non un objet animé), et tentent d’affirmer leur conscience de soi en tuant l’autre. Cependant, la conscience qui finit par émerger dominante de la lutte se rend rapidement compte que l’affirmation de soi passe par le contact avec l’autre, et un accord est passé, instaurant ainsi la relation maître-esclave.

Découvrez l’épisode 3 dès demain !

Auteurs : Chloé Lorenzini et Laurane Muller


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